Le concept de barycentres constitue un outil fondamental de la géométrie affine, permettant de définir des points moyens pondérés dans un espace affine. Il généralise la notion de milieu d’un segment et intervient naturellement en mécanique, en géométrie et en analyse convexe.

Définitions formelles des barycentres

Espace affine

Soit $\mathcal{E}$ un espace affine associé à un espace vectoriel $\vec{E}$ sur $\mathbb{R}$. Pour deux points $A, B \in \mathcal{E}$, le vecteur $\vec{AB} \in \vec{E}$ est défini par la relation de Chasles :

$$ \vec{AB} = \vec{AC} + \vec{CB} \qquad \forall C \in \mathcal{E}. $$

Système de points pondérés

Un système de points pondérés est une famille finie

$$ \big\{(A_1, \alpha_1), (A_2, \alpha_2), \dots, (A_n, \alpha_n)\big\}, $$

où les $A_i \in \mathcal{E}$ sont des points et les $\alpha_i \in \mathbb{R}$ sont des scalaires appelés poids ou coefficients.

Définition du barycentre

Soit $\{(A_1, \alpha_1), \dots, (A_n, \alpha_n)\}$ un système de points pondérés tel que

$$ \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \neq 0. $$

Le barycentre de ce système est l’unique point $G \in \mathcal{E}$ vérifiant

$$ \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{GA_i} = \vec{0}. $$

On note $G = \text{bar}\big\{(A_1, \alpha_1), \dots, (A_n, \alpha_n)\big\}$.

Cas particulier : milieu d’un segment

Le milieu $M$ de $[A, B]$ est le barycentre de $\{(A, 1), (B, 1)\}$ :

$$ \vec{MA} + \vec{MB} = \vec{0}. $$

Cas particulier : centre de gravité d’un triangle

Le centre de gravité (isobarycentre) d’un triangle $ABC$ est le barycentre de $\{(A,1),(B,1),(C,1)\}$ :

$$ \vec{GA} + \vec{GB} + \vec{GC} = \vec{0}. $$

Théorèmes fondamentaux sur les barycentres

Théorème d’existence et d’unicité

Soit $\{(A_1, \alpha_1), \dots, (A_n, \alpha_n)\}$ un système pondéré avec $\sum_{i=1}^{n} \alpha_i \neq 0$. Il existe un unique point $G \in \mathcal{E}$ tel que

$$ \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{GA_i} = \vec{0}. $$

Preuve :

Existence. Fixons un point quelconque $O \in \mathcal{E}$. Posons

$$ \vec{OG} = \frac{1}{\sum_{i=1}^{n} \alpha_i} \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{OA_i}. $$

Ce vecteur est bien défini car $\sum \alpha_i \neq 0$. Vérifions que $G$ convient. Par la relation de Chasles, $\vec{GA_i} = \vec{GO} + \vec{OA_i} = -\vec{OG} + \vec{OA_i}$. Donc

$$ \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{GA_i} = \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \big(\vec{OA_i} – \vec{OG}\big) = \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{OA_i} – \left(\sum_{i=1}^{n} \alpha_i\right) \vec{OG}. $$

En remplaçant $\vec{OG}$ par sa définition,

$$ \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{GA_i} = \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{OA_i} – \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{OA_i} = \vec{0}. $$

Unicité. Supposons que $G$ et $G’$ vérifient tous les deux la condition. Alors

$$ \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{GA_i} = \vec{0} \qquad \text{et} \qquad \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{G’A_i} = \vec{0}. $$

Par soustraction, en écrivant $\vec{GA_i} = \vec{GG’} + \vec{G’A_i}$,

$$ \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \big(\vec{GG’} + \vec{G’A_i}\big) = \vec{0} \implies \left(\sum_{i=1}^{n} \alpha_i\right) \vec{GG’} + \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{G’A_i} = \vec{0}. $$

Comme $\sum \alpha_i \, \vec{G’A_i} = \vec{0}$, il vient

$$ \left(\sum_{i=1}^{n} \alpha_i\right) \vec{GG’} = \vec{0}. $$

Or $\sum \alpha_i \neq 0$, donc $\vec{GG’} = \vec{0}$, c’est-à-dire $G = G’$. $\blacksquare$

Théorème de la réduction vectorielle

Soit $G$ le barycentre de $\{(A_1, \alpha_1), \dots, (A_n, \alpha_n)\}$. Alors, pour tout point $M \in \mathcal{E}$ :

$$ \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{MA_i} = \left(\sum_{i=1}^{n} \alpha_i\right) \vec{MG}. $$

Preuve :

Par la relation de Chasles, $\vec{MA_i} = \vec{MG} + \vec{GA_i}$. Donc

$$ \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{MA_i} = \sum_{i=1}^{n} \alpha_i (\vec{MG} + \vec{GA_i}) = \left(\sum_{i=1}^{n} \alpha_i\right) \vec{MG} + \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{GA_i}. $$

Par définition de $G$, $\sum \alpha_i \, \vec{GA_i} = \vec{0}$. D’où

$$ \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{MA_i} = \left(\sum_{i=1}^{n} \alpha_i\right) \vec{MG}. \quad \blacksquare $$

Théorème d’associativité des barycentres

Soit $\{(A_1,\alpha_1),\dots,(A_n,\alpha_n)\}$ un système pondéré de masse totale non nulle. Formons une partition de l’ensemble d’indices $\{1,\dots,n\} = I_1 \sqcup I_2 \sqcup \cdots \sqcup I_k$ telle que

$$ \forall j \in \{1,\dots,k\},\qquad \mu_j = \sum_{i \in I_j} \alpha_i \neq 0. $$

Notons $G_j$ le barycentre partiel du sous-système $\{(A_i, \alpha_i)\}_{i \in I_j}$. Alors

$$ G = \text{bar}\big\{(G_1, \mu_1), (G_2, \mu_2), \dots, (G_k, \mu_k)\big\}. $$

Preuve :

Par définition de $G_j$, pour tout point $M \in \mathcal{E}$ :

$$ \sum_{i \in I_j} \alpha_i \, \vec{MA_i} = \mu_j \, \vec{MG_j}. $$

En sommant sur $j = 1, \dots, k$ :

$$ \sum_{j=1}^{k} \sum_{i \in I_j} \alpha_i \, \vec{MA_i} = \sum_{j=1}^{k} \mu_j \, \vec{MG_j}. $$

Le membre de gauche est $\sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{MA_i}$. Par le théorème de réduction appliqué au barycentre global $G$ :

$$ \left(\sum_{i=1}^{n} \alpha_i\right) \vec{MG} = \sum_{j=1}^{k} \mu_j \, \vec{MG_j}. $$

Or $\sum_{i=1}^{n} \alpha_i = \sum_{j=1}^{k} \mu_j$, donc

$$ \left(\sum_{j=1}^{k} \mu_j\right) \vec{MG} = \sum_{j=1}^{k} \mu_j \, \vec{MG_j}. $$

Cela signifie exactement que $G$ est le barycentre de $\{(G_1, \mu_1), \dots, (G_k, \mu_k)\}$. $\blacksquare$

Coordonnées du barycentre

Expression dans un repère

Soit $(O, \vec{e_1}, \dots, \vec{e_d})$ un repère de l’espace affine. Si le point $A_i$ a pour coordonnées $(x_i^{(1)}, \dots, x_i^{(d)})$, alors le barycentre $G$ a pour coordonnées

$$ G = \left( \frac{\sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, x_i^{(1)}}{\sum_{i=1}^{n} \alpha_i}, \dots, \frac{\sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, x_i^{(d)}}{\sum_{i=1}^{n} \alpha_i} \right). $$

Preuve :

Par la formule de réduction avec $M = O$ :

$$ \vec{OG} = \frac{1}{\sum \alpha_i} \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{OA_i}. $$

En projetant sur chaque coordonnée $k \in \{1, \dots, d\}$ :

$$ G^{(k)} = \frac{\sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, x_i^{(k)}}{\sum_{i=1}^{n} \alpha_i}. \quad \blacksquare $$

Exemples géométriques des barycentres

Exemple 1 : barycentre de deux points dans $\mathbb{R}^2$

Soient $A = (1, 3)$ et $B = (5, 7)$ avec les poids $\alpha = 2$ et $\beta = 3$.

$$ G = \frac{\alpha A + \beta B}{\alpha + \beta} = \frac{2(1,3) + 3(5,7)}{2+3} = \frac{(2,6)+(15,21)}{5} = \frac{(17,27)}{5}. $$

Donc

$$ G = \left(\frac{17}{5}, \frac{27}{5}\right). $$

On vérifie que $G$ est situé sur le segment $[A,B]$, plus proche de $B$ car le poids de $B$ est supérieur.

Exemple 2 : centre de gravité d’un triangle

Soient $A=(0,0)$, $B=(6,0)$, $C=(0,6)$ avec des poids égaux $\alpha_1=\alpha_2=\alpha_3=1$.

$$ G = \frac{A + B + C}{3} = \frac{(0,0)+(6,0)+(0,6)}{3} = \frac{(6,6)}{3} = (2,2). $$

Vérifions la propriété caractéristique :

$$ \vec{GA} + \vec{GB} + \vec{GC} = (-2,-2) + (4,-2) + (-2,4) = (0,0) = \vec{0}. \quad \checkmark $$

Exemple 3 : associativité appliquée

Soient quatre points $A=(0,0)$, $B=(4,0)$, $C=(4,4)$, $D=(0,4)$ avec les poids $(\alpha_A,\alpha_B,\alpha_C,\alpha_D) = (1,2,1,2)$.

Regroupons : $\{A,B\}$ et $\{C,D\}$.

$$ G_1 = \text{bar}\{(A,1),(B,2)\} = \frac{1 \cdot (0,0)+2 \cdot (4,0)}{1+2} = \frac{(8,0)}{3} = \left(\frac{8}{3},0\right). $$ $$ \mu_1 = 1 + 2 = 3. $$ $$ G_2 = \text{bar}\{(C,1),(D,2)\} = \frac{1 \cdot (4,4)+2 \cdot (0,4)}{1+2} = \frac{(4,12)}{3} = \left(\frac{4}{3},4\right). $$ $$ \mu_2 = 1 + 2 = 3. $$

Par associativité,

$$ G = \text{bar}\{(G_1, 3),(G_2, 3)\} = \frac{G_1 + G_2}{2} = \frac{1}{2}\left(\frac{8}{3}+\frac{4}{3}, 0+4\right) = \frac{1}{2}\left(4, 4\right) = (2, 2). $$

On vérifie directement :

$$ G = \frac{1 \cdot(0,0)+2 \cdot(4,0)+1 \cdot(4,4)+2 \cdot(0,4)}{6} = \frac{(0,0)+(8,0)+(4,4)+(0,8)}{6} = \frac{(12,12)}{6} = (2,2). \quad \checkmark $$

Contre-exemple : masse totale nulle

Absence de barycentre

Considérons $A=(0,0)$ et $B=(1,0)$ avec les poids $\alpha = 1$ et $\beta = -1$.

$$ \sum \alpha_i = 1 + (-1) = 0. $$

La condition $\sum \alpha_i \neq 0$ n’est pas satisfaite. Cherchons un point $G = (x,y)$ tel que

$$ 1 \cdot \vec{GA} + (-1) \cdot \vec{GB} = \vec{0}. $$ $$ \vec{GA} – \vec{GB} = \vec{0} \implies \vec{BA} = \vec{0} \implies (-1,0) = (0,0). $$

Ceci est absurde. Aucun point $G$ ne satisfait la relation. Le barycentre n’existe pas lorsque la masse totale est nulle.

En revanche, la quantité $\sum \alpha_i \vec{MA_i}$ est bien définie et ne dépend pas du point $M$. En effet, dans ce cas :

$$ \sum \alpha_i \vec{MA_i} = 1 \cdot \vec{MA} – 1 \cdot \vec{MB} = \vec{BA}, $$

qui est un vecteur constant. On obtient alors un vecteur barycentrique au lieu d’un point.

Propriété : lien avec les coordonnées barycentriques

Définition des coordonnées barycentriques

Soit $(A_0, A_1, \dots, A_d)$ un repère affine de $\mathcal{E}$ (les $A_i$ sont affinement indépendants). Tout point $M \in \mathcal{E}$ s’écrit de manière unique comme barycentre

$$ M = \text{bar}\big\{(A_0,\lambda_0), (A_1,\lambda_1), \dots, (A_d,\lambda_d)\big\} $$

avec la contrainte

$$ \sum_{i=0}^{d} \lambda_i = 1. $$

Les scalaires $(\lambda_0, \lambda_1, \dots, \lambda_d)$ sont les coordonnées barycentriques de $M$.

Expression explicite dans un triangle

Soit un triangle $ABC$ et un point $M$ du plan. Les coordonnées barycentriques $(\lambda, \mu, \nu)$ de $M$ par rapport à $(A,B,C)$ vérifient

$$ \vec{OM} = \lambda \vec{OA} + \mu \vec{OB} + \nu \vec{OC}, \qquad \lambda + \mu + \nu = 1. $$

On a explicitement

$$ \lambda = \frac{\text{Aire}(MBC)}{\text{Aire}(ABC)}, \quad \mu = \frac{\text{Aire}(AMC)}{\text{Aire}(ABC)}, \quad \nu = \frac{\text{Aire}(ABM)}{\text{Aire}(ABC)}. $$

Résumé des formules essentielles

  • Définition : $\displaystyle \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{GA_i} = \vec{0}$.
  • Réduction : $\displaystyle \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \, \vec{MA_i} = \left(\sum_{i=1}^{n} \alpha_i\right) \vec{MG}$.
  • Coordonnées : $\displaystyle G^{(k)} = \frac{\sum \alpha_i \, x_i^{(k)}}{\sum \alpha_i}$.
  • Existence : si et seulement si $\displaystyle \sum_{i=1}^{n} \alpha_i \neq 0$.
  • Associativité : les barycentres partiels se combinent en un barycentre global.