Formes différentielles

Les formes différentielles sont des objets centraux en analyse et en géométrie différentielle. Elles généralisent les notions de différentielle et d’intégration sur des variétés.

Définition formelle

Soit $U$ un ouvert de $\mathbb{R}^n$. Une $k$-forme différentielle de classe $C^\infty$ sur $U$ associe à chaque point $x \in U$ une application multilinéaire alternée $\omega_x : (\mathbb{R}^n)^k \to \mathbb{R}$, dépendant de manière différentiable de $x$.

On note $\Omega^k(U)$ l’espace vectoriel des $k$-formes de classe $C^\infty$ sur $U$. Localement, toute $k$-forme s’écrit de manière unique :

$$ \omega = \sum_{1 \leq i_1 < \dots < i_k \leq n} f_{i_1\dots i_k}(x) \, dx_{i_1} \wedge \dots \wedge dx_{i_k} $$ où les $f_{i_1\dots i_k}$ sont des fonctions $C^\infty(U)$.

Exemples fondamentaux

Les $0$-formes sont les fonctions $f \in C^\infty(U)$. Les $1$-formes sont des combinaisons linéaires $\sum_{i=1}^n a_i(x) \, dx_i$. Une $n$-forme en dimension $n$ s’écrit $f(x) \, dx_1 \wedge \dots \wedge dx_n$.

Opération extérieure

Pour $\omega \in \Omega^p(U)$ et $\eta \in \Omega^q(U)$, le produit extérieur $\omega \wedge \eta \in \Omega^{p+q}(U)$ est défini par :

$$ (\omega \wedge \eta)_x(v_1,\dots,v_{p+q}) = \frac{1}{p!q!} \sum_{\sigma \in \mathfrak{S}_{p+q}} \operatorname{sgn}(\sigma) \, \omega_x(v_{\sigma(1)},\dots,v_{\sigma(p)}) \eta_x(v_{\sigma(p+1)},\dots,v_{\sigma(p+q)}) $$

Cette opération est associative, distributive et satisfait la relation de graduation :

$$ \omega \wedge \eta = (-1)^{pq} \, \eta \wedge \omega $$

Différentielle d’une forme

La différentielle $d : \Omega^k(U) \to \Omega^{k+1}(U)$ est définie par :

$$ d\omega = \sum_{i=1}^n \frac{\partial \omega}{\partial x_i} \, dx_i $$

Si $\omega = \sum_I f_I \, dx_I$, alors

$$ d\omega = \sum_{i=1}^n \sum_I \frac{\partial f_I}{\partial x_i} \, dx_i \wedge dx_I $$

Propriétés de la différentielle

    • Linéarité : $d(\alpha\omega + \beta\eta) = \alpha\,d\omega + \beta\,d\eta$.
    • Règle de Leibniz : $d(\omega \wedge \eta) = d\omega \wedge \eta + (-1)^k \omega \wedge d\eta$ si $\omega$ est une $k$-forme.
    • Carré nul : $d \circ d = 0$.

Preuve de $d \circ d = 0$ :

En coordonnées, soit $\omega = \sum_I f_I \, dx_I$. Alors $d\omega = \sum_{i,I} \frac{\partial f_I}{\partial x_i} \, dx_i \wedge dx_I$. Appliquons $d$ à nouveau :

\begin{align*}
d(d\omega) &= \sum_{j,i,I} \frac{\partial^2 f_I}{\partial x_j \partial x_i} \, dx_j \wedge dx_i \wedge dx_I \\
&= \frac{1}{2} \sum_{j,i,I} \left( \frac{\partial^2 f_I}{\partial x_j \partial x_i} – \frac{\partial^2 f_I}{\partial x_i \partial x_j} \right) dx_j \wedge dx_i \wedge dx_I \\
&= 0
\end{align*}
car les dérivées secondes sont égales (théorème de Schwarz). $lacksquare$

Intégration des formes différentielles

Soit $M$ une variété différentiable orientée de dimension $k$. Une $k$-forme $\omega$ peut être intégrée sur $M$ :

$$ \int_M \omega $$

Localement, dans une carte orientée $(U,\varphi)$, on écrit $\varphi^*\omega = f(x) \, dx_1 \wedge \dots \wedge dx_k$ et

$$ \int_U \omega = \int_{\varphi(U)} f(x) \, dx_1 \dots dx_k $$

La définition ne dépend pas du choix de la carte grâce à l’orientation.

Exemple sur le cercle $S^1$

Sur $S^1 \subset \mathbb{R}^2$, la $1$-forme $\theta$ (angle polaire) n’est pas exacte globalement. En effet, $\int_{S^1} d\theta = 2\pi \neq 0$, alors que si $\theta = df$, alors $\int_{S^1} df = 0$ par le théorème de Stokes (car $S^1$ est la frontière du disque). Ceci montre que $H^1_{dR}(S^1) \neq 0$.

Théorème de Stokes généralisé

Soit $M$ une variété différentiable orientée de dimension $k$ dont le bord $\partial M$ est une sous-variété orientée de dimension $k-1$. Si $\omega \in \Omega^{k-1}(M)$ est à support compact, alors :

$$ \int_M d\omega = \int_{\partial M} \omega $$

Ce théorème unifie le théorème fondamental du calcul ($k=1$), le théorème de Green ($k=2$), le théorème de Stokes ($k=2$ dans $\mathbb{R}^3$) et le théorème de Gauss-Ostrogradsky ($k=3$).

Preuve (esquisse dans $\mathbb{R}^n$)

Preuve :

Par partition de l’unité, on peut supposer $\omega$ supportée dans un ouvert $U \subset \mathbb{R}^n$ modélisé par une boule. On écrit alors $\omega = \sum_{i=1}^n f_i(x) \, dx_1 \wedge \dots \wedge \widehat{dx_i} \wedge \dots \wedge dx_n$. Alors

$$ d\omega = \left( \sum_{i=1}^n \frac{\partial f_i}{\partial x_i} \right) dx_1 \wedge \dots \wedge dx_n $$

L’intégrale $\int_M d\omega$ devient l’intégrale sur $U$ de la divergence $\sum \frac{\partial f_i}{\partial x_i}$. L’intégrale sur $\partial M$ correspond à la somme des intégrales sur chaque face où une coordonnée est constante, avec l’orientation appropriée. Le théorème de Fubini et le théorème fondamental du calcul donnent l’égalité. $lacksquare$

Conclusion et perspectives

Les formes différentielles fournissent un langage coordonnées-indépendant pour le calcul sur les variétés. Leur cohomologie, définie par $\ker d / \operatorname{im} d$, est un invariant topologique puissant (cohomologie de de Rham). Elles sont omniprésentes en physique (électromagnétisme, relativité générale) et en mathématiques (géométrie algébrique, topologie).

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